« Quoi ? »
Sierra sortit une dernière feuille de l’enveloppe.
C’était un tableau financier.
Plusieurs montants étaient surlignés.
Des transferts avaient été effectués depuis une société liée à Holloway House vers une structure portant un autre nom.
BH Strategic Holdings.
Audrey relut le nom.
Les initiales de Brett.
« Qu’est-ce que c’est ? »
« Une société créée il y a trois ans. Elle a reçu des sommes importantes dans le cadre de plusieurs opérations internes. Officiellement, il s’agissait de frais de conseil, de licences de marque et de prestations de gestion. »
« Ces prestations ont-elles réellement été effectuées ? »
« C’est ce que je cherche à savoir. Certains contrats existent. D’autres semblent incomplets. »
Audrey parcourut les chiffres.
Elle n’était pas comptable, mais elle avait travaillé suffisamment longtemps dans la gestion du premier restaurant pour reconnaître les incohérences.
Certains paiements étaient effectués quelques jours avant les réunions du conseil d’administration.
D’autres apparaissaient juste avant la clôture des comptes annuels.
Et plusieurs montants correspondaient à des sommes qui auraient normalement dû être expliquées aux investisseurs.
« Daniel est au courant ? »
Sierra hocha la tête.
« Il a soulevé des questions. Mais il ne m’a jamais dit ce qu’il savait exactement. »
Audrey repensa à son avertissement de la veille.
Conservez bien vos documents personnels.
Les originaux, surtout.
« Est-ce que Brett sait que tu as ces copies ? »
« Je ne crois pas. »
« Alors ne lui dis rien. Ne modifie aucun document. Ne supprime aucun courriel. Et surtout, ne tente pas d’accéder à des fichiers auxquels tu n’es pas autorisée à accéder. »
Sierra la regarda avec surprise.
« Tu me crois ? »
Audrey prit le temps de réfléchir avant de répondre.
« Je crois que tu m’as montré des documents qui méritent d’être examinés. Pour le reste, j’attendrai d’avoir les faits. »
Sierra hocha la tête.
C’était la première réponse honnête qu’Audrey pouvait lui donner.
Elle ne voulait pas remplacer un récit arrangé par un autre.
Elle voulait connaître la vérité.
Toute la vérité.
À onze heures, Audrey avait pris rendez-vous avec une avocate indépendante spécialisée dans les litiges commerciaux.
Elle lui avait expliqué qu’elle souhaitait obtenir un examen confidentiel de ses droits dans une société qu’elle avait contribué à créer.
Elle n’avait pas accusé Brett de fraude.
Elle n’avait pas demandé à Sierra de témoigner contre lui.
Elle avait simplement transmis les documents dont elle disposait et demandé que leur authenticité, leur portée juridique et les éventuelles modifications de l’actionnariat soient vérifiées.
L’avocate, Maître Evelyn Carter, lui avait posé une série de questions précises.
Quand avait-elle investi l’argent ?
Quels documents avait-elle signés ?
Avait-elle reçu des dividendes ?
Avait-elle été informée des restructurations ?
Existait-il des procès-verbaux de réunions ?
Audrey avait répondu du mieux qu’elle pouvait.
À la fin de l’entretien, Maître Carter avait refermé son dossier.
« Madame Holloway, je ne peux pas encore vous dire si vos droits ont été violés. Mais les documents que vous m’avez transmis soulèvent des questions sérieuses. »
Audrey serra les mains sur ses genoux.
« Que dois-je faire ? »
« Premièrement, ne signez plus aucun document relatif à l’entreprise sans l’avoir fait examiner. Deuxièmement, conservez toutes les pièces dont vous disposez. Troisièmement, évitez toute confrontation publique tant que nous n’avons pas établi les faits. »
« Et si mon mari essaie de me faire signer quelque chose ? »
« Vous lui demanderez de transmettre le document à votre conseil. Vous n’avez aucune obligation de prendre une décision sous pression. »
Audrey acquiesça.
« Et mon nom ? S’il a été retiré illégalement, puis-je le récupérer ? »
« C’est précisément ce que nous allons déterminer. Nous examinerons les contrats, les formalités de transfert, les registres de la société et les communications entre les personnes concernées. Si nécessaire, nous engagerons les procédures appropriées. »
Audrey sentit une partie de sa peur se dissiper.
Pas parce que l’affaire était résolue.
Mais parce qu’elle n’avait plus à l’affronter seule.
En sortant du cabinet, elle s’arrêta sur le trottoir.
Son téléphone affichait trois appels manqués de Brett.
Un message suivait.
Où es-tu ? Nous devons régler ce qui s’est passé hier soir. Ne fais rien que tu pourrais regretter.
Audrey lut le message deux fois.
Puis elle répondit :
Je ne prendrai aucune décision concernant l’entreprise sans conseil indépendant. Pour le reste, nous parlerons lorsque tu seras prêt à me dire la vérité.
Elle rangea son téléphone.
Pour la première fois depuis des années, elle n’attendit pas sa réponse.
Brett rentra à la maison à dix-neuf heures.
Audrey se trouvait dans la cuisine avec Micah. Ils préparaient la tarte aux poires et au seigle d’Opal, en suivant une recette écrite à la main sur une vieille fiche tachée de farine.
Micah avait insisté pour participer.
Il avait cassé deux œufs, renversé une poignée de sucre et déclaré que la cuisine était beaucoup plus difficile que les vidéos de recettes ne le laissaient croire.
Audrey avait ri.
Un rire véritable.
Le premier depuis la veille.
Lorsque Brett entra, il s’arrêta dans l’encadrement de la porte.
Il observa la farine sur le plan de travail, les poires coupées et son fils qui pétrissait maladroitement la pâte.
Pendant une seconde, il sembla se souvenir de quelque chose.
« Ça sent comme au début », dit-il.
Micah cessa de travailler.
Audrey essuya ses mains sur un torchon.
« Oui. »
Brett retira sa veste.
« Je peux vous aider ? »
Micah regarda sa mère.
Elle comprit la question silencieuse.
Il ne savait pas s’il avait le droit de laisser son père participer à ce moment.
Audrey posa doucement sa main sur son épaule.
« Tu peux continuer, mon cœur. »
Micah reprit son travail.
Brett resta debout quelques secondes avant de s’approcher.
« Audrey, je voudrais que nous parlions. Seuls. »
Elle regarda son fils.
« Va te laver les mains. Ensuite, monte choisir un film. Je te rejoindrai dans quelques minutes. »



